Economie et culture en milieux amazighes

Les Amazighes ont marqué l’histoire économique de l’Afrique du Nord. Pour ne prendre que quelques exemples, nous pouvons citer la maison commerciale d’Iligh qui a dominé une partie de l’axe occidental du commerce transsaharien alors que les commerçants de Ghadamès jouaient un rôle important au niveau de la route orientale. Le choc colonial a introduit de profonds changements au niveau des structures socio-économiques de la région. Il a, entre autres, accéléré le déclin du commerce transsaharien, de l’artisanat et des autres activités économiques vivrières tout en favorisant l’essor d’un embryon d’économie capitalistique situé dans le littoral et dépendant des marchés européens. Ceci a fortement affaibli certains groupes nomades et a poussé les sédentaires à émigrer vers les villes du Nord tout en transformant plusieurs de leurs activités économiques.

La réflexion autour des modes de vie des Amazighes a donné lieu à un ensemble de travaux portant sur l’économie de ces communautés. La plupart ont signalé l’importance stratégique du contrôle et de la régulation de ressources, notamment l’eau et la terre. Celles-ci sont décisives à la fois pour l’installation et la vie en collectivité des groupements humains ou encore pour l’ascension d’un prétendant au pouvoir politico-économique. La transformation, tout au long du XXème siècle, du régime de la propriété des ressources et sa réglementation par l’Etat-Nation, sans oublier les expériences de socialisation et/ou de privatisation des terres selon les pays d’Afrique du Nord, a bouleversé les pratiques des communautés amazighes en matière de gestion des ressources.

L’objectif de ce dossier est d’approfondir la réflexion sur ces activités économiques dans les différents milieux amazighes afin de couvrir certains domaines qui n’ont pas été suffisamment explorés. Il s’agit donc de s’intéresser à la fois aux activités monétaires tels que le crédit ou encore l’évolution des prix ou des revenus, de production industrielle ou artisanale. L’étude peut également aborder les échanges commerciaux, y compris les importations et les exportations, ou encore la gestion des ressources et les modalités de consommation. L’analyse peut aussi porter sur les stratégies des acteurs économiques tels que les Etats, les maisons commerciales, les comptoirs européens, les intermédiaires ou les commerçants, qui ne sont d’ailleurs pas tous amazighophones.

Trois axes sont envisagés pour permettre aux contributeurs de s’inscrire dans ce dossier thématique :

Axe 1 : Les dynamiques économiques et leurs enjeux dans les sociétés amazighes du XIXème siècle

Il est difficile d’aborder les activités économiques dans la période qui a précédé l’occupation coloniale de l’Afrique du Nord sans parler du commerce transsaharien et de ses débouchés maritimes. Celui-ci a été largement documenté aussi bien quantitativement que qualitativement grâce aux sources européennes par des auteurs comme Edward William Bovill ou Jean-Louis Miège. Pour ce qui concerne plus spécifiquement l’axe occidental de ce commerce, les travaux de Lmokhtar Soussi ou de Paul Pascon ont mobilisé des sources locales, ce qui a permis de rendre compte des enjeux d’ascension, de chute et de réémergence du pouvoir politico-économique d’une maison commerciale amazighe au Sud du Maroc.

Dans cet axe, il s’agira d’approfondir la réflexion sur le système institutionnel qui a rendu possible la longévité de ce circuit commercial. Il est également intéressant d’aborder les relations entretenues par les différentes communautés amazighes (Rifains, Soussis, Ait Ghris, Figuiguis, Mozabites, Ghadamsis, Touaregs, Kabyles, etc.) avec les pouvoirs politiques, les mouvements confrériques (Sanoussiyya, Tijaniyya, entre autres) qui ont joué un rôle dans le commerce transsaharien ou encore avec les commerçants de confession juive et les intermédiaires appartenant à des groupements subsahariens qui ne sont pas nécessairement amazighophones.

Il serait également pertinent d’accorder une importance à d’autres activités économiques telles que l’artisanat, la pêche, l’agriculture, l’élevage ou d’autres secteurs qui ont été peu étudiés.

Axe 2 : Le fait colonial et les bouleversements socio-économiques

La pénétration coloniale en Afrique du Nord a amorcé un processus qui dessaisit, sur le long terme, les institutions communautaires économiques amazighes de plusieurs de leurs attributions. Elle a d’abord provoqué la remise en cause des règles collectives créant un climat d’insécurité à la fois pour le commerce transsaharien et pour les échanges dans le circuit soukier et des grandes foires. L’administration coloniale a ensuite déployé une ingénierie logistique et territoriale qui lui a permis de réorganiser les échanges en mobilisant des réseaux portuaires, ferroviaires et routiers à même de lui assurer l’écoulement des marchandises européennes et d’inscrire les régions intérieures d’Afrique du Nord dans des rapports de dépendance et de soumission politico-économique à l’égard des colonies urbaines qu’elle développait dans le littoral. Paradoxalement, la croissance de certaines grandes villes a permis l’essor de communautés amazighophones urbaines, tels que les Soussis à Casablanca ou les djerbiens à Tunis, qui jouent, encore aujourd’hui, un rôle économique de premier plan.

L’intervention d’une administration centrale et bureaucratique a accentué, après les indépendances, le processus de dépouillement des communautés amazighes de leur autonomie politico-économique. Celles-ci ont subi, selon les pays et les circonstances, à la fois les politiques de socialisation imposées d’en haut ainsi que des politiques de privatisation et de sous-traitance. En même temps, ces politiques publiques ont offert de nouvelles opportunités et des ressources pour certains Amazighes pour sortir, à titre individuel, leur épingle du jeu. Certaines réussites individuelles vont même jusqu’à induire des transformations au niveau des valeurs des communautés amazighes.

Axe 3 : Acteurs économiques et culture amazighe

Plusieurs travaux ont insisté sur l’ascétisme de certaines communautés amazighes qui leur a permis de mettre en place des commerces florissants poussant même certains chercheurs, comme Erich Adolph Alport (1954, 1964) et John Waterbury (1972), à discuter de leur similitude avec les sectes protestantes qui, selon Max Weber, ont joué un rôle dans le développement de l’esprit du capitalisme moderne. Plus récemment, Léo-Paul Dana et Robert B. Anderson (2007) ont proposé une hypothèse sur l’entreprenariat des communautés locales et « indigènes » qui dépendrait de la perception culturelle des opportunités du groupe auquel appartient l’entrepreneur.

Il serait également intéressant de développer une réflexion sur le rôle joué par les acteurs économiques amazighes pour défendre leur identité culturelle et leur communauté d’appartenance. Ceci passerait non seulement par la création et l’animation d’un tissu associatif dynamique qui favoriserait le développement socio-économique des régions d’origine, mais également par le soutien de mouvements culturels qui revendiquent directement l’identité amazighe ou l’appui des initiatives politiques qui s’opposent à des courants perçus comme méprisant les territoires et l’identité amazighe.

Enfin, il s’agit d’examiner l’impact de ces transformations économiques sur les créations culturelles et artistiques amazighes (par exemple : le marché de la musique, la production littéraire amazighe, etc.) tout en s’interrogeant sur l’incidence de ces bouleversements socio-économiques sur l’usage de la langue amazighe, sa diffusion et sa transmission ?

Il est souhaitable que les approches soient pluridisciplinaires, ce qui permettra de croiser les regards de travaux des différentes branches des sciences humaines et sociales afin de contribuer à une meilleure connaissance des activités économiques en milieux amazighes.

- Date limite de réception des contributions : le 01/09/2020   30 / 10 / 2020 ;
- Notification d’acceptation aux auteurs : le  15/11/2020  31 / 12 / 2020.
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